L incroyable histoire du phare d Ar-Men l enfer des enfers breton

L incroyable histoire du phare d Ar-Men l enfer des enfers breton
L'essentiel en 30 secondes

Le phare d Ar Men surnomme l enfer des enfers dresse sa tour de granit face aux tempetes d Iroise apres quatorze ans d un chantier titanesque defiant l ocean.

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Dernière mise à jour : 15 octobre 2026 · Lecture : 10 min

Un caillou maudit au bout du monde : La folie du rocher d'Ar-Men

Au large de la pointe du Raz, la mer d'Iroise ne pardonne aucune faiblesse. Les marins redoutent depuis des siecles la redoutable chaussee de Sein, un chapelet d'ecueils aceres s'etirant sur plus de vingt-cinq kilometres vers le grand large. Les courants de maree y bouillonnent avec une violence inouie. Les brumes denses tombent sans prevenir. Par gros temps, les lames de fond se fracassent avec un grondement de tonnerre contre les tetes de roche affleurantes.

Dans ce cimetiere marin a ciel ouvert, des dizaines de navires de commerce et de fregate ont sombre corps et biens. Le drame de la fregate a vapeur *Sané*, eperonnee et engloutie par les flots en 1859 avec plusieurs dizaines d'hommes d'equipage, declenche une prise de conscience brutale au sein de la Commission des phares. L'ingenieur general Leonce Reynaud rend son verdict sans appel : il faut allumer un feu au point le plus avance et le plus dangereux de cette chaussee mortelle, sur le rocher terminal baptise Ar-Men, ce qui signifie simplement 'la roche' en langue bretonne.

L'essentiel a retenir : La legende d'Ar-Men en 4 chiffres cles
Le phare d'Ar-Men represente un defi architectural unique : 14 annees completes d'un chantier heros entre 1867 et 1881, seulement 8 heures de forage effectif sur le roc lors de la premiere annee, une tour de granit culminant a 33,5 metres au-dessus de la mer, et un isolement total jusqu'a son automatisation definitive le 10 avril 1990.

Mais la realite geographique releve du pur cauchemar technique. Lorsque les ingenieurs debarquent pour la premiere reconnaissance en 1860, ils decouvrent un promontoire derisoire. Le rocher d'Ar-Men ne mesure guere que quatorze metres de long sur sept a huit metres de large. Pire encore : il ne decouvre que de deux petits metres a marron basse lors des plus grands coefficients de maree. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, le recif disparait entierement sous les deferlantes de l'Atlantique. Y batir un phare semble relever de la pure folie humaine...

Quatorze ans de forage a mains nues : Le calvaire des macons de l'impossible

Aucune entreprise du batiment classique ne consent a signer le contrat. Le defi est juge infaisable par tous les constructeurs prives du pays. L'administration des Ponts et Chaussees decide alors de confier cette besogne herculeenne aux seuls hommes capables d'affronter une mer aussi demoniaque : les marins-pecheurs de l'ile de Sein. Connaisseurs intimes du moindre repli de courant et dotes d'un pied marin hors du commun, ces volontaires s'engagent dans une aventure dantesque.

Leur rituel quotidien releve de l'epopee guerriere. Les ouvriers quittent l'ile de Sein au petit jour sur deux chaloupes de peche a voile et a rames. Ils naviguent pendant deux heures dans une houle hachee pour atteindre le recif. Lorsque la mer daigne s'abaisser un instant, ils sautent sur la roche gluante de varech, les pieds chausses d'espadrilles a semelles de corde empechant les glissades mortelles. Chacun porte une lourde barre a mine d'acier. Ils percent le granit a la main, un coup apres l'autre, tandis que des vagues glaciales continuent de leur briser les jambes.

Systeme de debarquement historique lors de la construction du phare d Armen en 1875
Gravure historique illustrant le transbordement acrobatique des hommes et des materiaux par cartahu au-dessus des ecueils d'Ar-Men en 1875 (Source : Archives nationales de France / Wikimedia Commons, Licence CC0).

Le bilan de l'annee 1867 temoigne de cette difficulte surhumaine : en douze mois d'efforts acharnes, les ouvriers ne parviennent a aborder le rocher que sept fois seulement, pour un temps total de travail d'a peine huit heures. Huit heures d'ouvrage pour forer une quinzaine de trous de scellement. Pourtant, personne ne baisse les bras. Les barres de fer y sont ancrees au ciment a prise ultra-rapide de Portland. Annee apres annee, les assises de moellons et de pierre de taille de granite d'Ouessant et de Sein s'elevent millimetre par millimetre au-dessus des gouffres liquides.

Etape historiquePeriodeDefi technique surmontePortee pour la navigation
Reconnaissance et etudes1860 - 1866Localisation exacte du rescif terminal de la chaussee de SeinPrise de conscience du besoin urgent d un phare au large
Premiers forages a la main1867Seulement 8 heures de presence sur le roc en 7 accostagesScellement des premieres tiges d ancrage dans le socle sous-marin
Maconnerie de la tour1869 - 1881Acheminement de blocs de granit debarques en pleine houleElevation progressive du fut cylindrique jusqu a 33,5 metres
Premier allumage officiel31 aout 1881Mise en service d une optique a huile minerale a eclatsSecurisation capitale des convois marchands en mer d Iroise
Renforcement structurel1897 - 1902Coulage d une chape externe pour neutraliser les vibrationsAncrage indestructible de la base contre les vagues scelerates
Automatisation totale10 avril 1990Evacuation des derniers gardiens et gestion telecommandeeFin de l occupation humaine civile mais veille optique perenne

Le 31 aout 1881, soit quatorze longues annees apres le premier coup de pointerolle, la lanterne d'Ar-Men lance enfin son premier faisceau lumineux dans les tenebres bretonnes. Un triomphe mondial du genie civil salue dans toutes les chancelleries navales. Mais pour les hommes charges d'habiter cette sentinelle de pierre perdue au milieu des flots furieux, une autre epreuve commence : celle d'une claustration dantesque sans equivalent sur la planete.

L'enfer des enfers : Le quotidien dantesque des gardiens du bout de la nuit

Dans le jargon maritime seculaire des gens de mer, les phares se repartissent selon une classification stricte en trois categories : les 'Paradis' situes sur le continent avec tout le confort des villes, les 'Purgatoires' etablis sur des iles habitees comme Sein ou Ouessant, et les 'Enfers' isoles sur des recifs en pleine mer balayes par la houle comme La Jument, Kereon ou Armen. Mais pour les marins bretons, Ar-Men occupait une place a part dans la terreur : il etait unanimement surnomme 'l'enfer des enfers'.

L'acces meme au phare relevait d'une roulette russe logistique. Pas de quai, pas d'embarcadere abrite. Pour effectuer la releve tous les quinze jours, la vedette de ravitaillement ne pouvait s'approcher qu'a plusieurs dizaines de metres sous peine de se fracasser sur les roches sous-marines. Les gardiens etaient transbordes a l'aide du *cartahu*, un filin tendu depuis le phare reliant une poulie au mat du bateau. Suspendu a bout de bras dans un ballon de cuir ou une culotte de sangle au-dessus d'un bouillon d'ecume vertigineux, le gardien devait se jeter dans le vide a la seconde exacte ou la vedette etait au sommet de la vague.

Vue rapprochee de la lanterne et de la tour du phare d Ar-Men
La lanterne d'Ar-Men battee par les embruns marins. La chambre de veille a heberge des generations de gardiens isoles du reste du monde (Photo : Jocelyn Caron / Wikimedia Commons, Licence CC BY-SA 3.0).

Une fois a l'interieur du cylindre de pierre de trois metres de diametre utile, la sensation de claustrophobie etait totale. Sept etages d'un escalier en colimacon etroit relient la cuisine, les chambrettes spartiates, la salle des machines et la chambre de veille. L'humidite suinte en permanence des parois de pierre malgre les doublages en bois. Mais le plus angoissant demeure le bruit et la puissance des elements. Quand une tempete d'hiver se dechaine, des lames geantes frolant trente metres de haut engloutissent totalement la tour.

L'impact des vagues scelerates ebranle toute la masse de granit de plusieurs milliers de tonnes. Les tableaux fixees aux murs se decrochent. La vaisselle vibre et se brise dans les buffets. L'eau s'infiltre par les joints des fenetres de bronze blindees et ruisselle jusque dans les escaliers. Dans leurs carnets de bord, les gardiens racontent la terreur sourde de voir la tour ployer sous le choc des rouleaux d'Iroise. Plusieurs d'entre eux connurent des semaines de tempete ininterrompue, coupess de toute aide exterieure alors que leurs reserves d'eau douce et de vivres fraiches s'amenuisaient dangereusement.

L'incident le plus celebre survient en decembre 1923 : un violent incendie se declare dans la lanterne en pleine tourmente d'ouest force dix. Les gardiens luttent pendant plus de vingt-quatre heures contre les flammes dans un air irrespirable et sans secours possible, pendant que les paquets de mer noient le sommet du phare. Malgre les brulures et l'epuisement, ils parviennent a sauver l'edifice et a retablir un feu de fortune pour guider les navires egarez au large.

L'extinction humaine de 1990 : La memoire eternelle de la sentinelle d'Iroise

Pendant plus d'un siecle, des duos de gardiens se sont succede sans relache pour alimenter la meche a petrole, remonter le lourd contrepoids d'horlogerie qui faisait tourner les lentilles de Fresnel, et faire mugir la sirene de brume dans le brouillard ouatinen. Mais a la fin du vingtieme siecle, le progres technologique sonne le glas de cette presence humaine legendaire.

Le 10 avril 1990, une page memorable de l'histoire maritime mondiale se tourne definitivement a Ar-Men. Les deux derniers gardiens en titre, Herve Le Gall et Daniel Treanton, bouclent leurs valises et embarquent dans l'helicoptere de l'equipement. Le phare devient le premier des grands enfers bretons a basculer en mode entiere automatisation. Desormais, aucun souffle humain n'habite les chambrillons circulaires. Le feu halogene et la lentille tournante sont pilotes a distance par liaison radio depuis le centre de teleconduite des phares d'Ouessant.

Aujourd'hui, Ar-Men continue d'eclairer la nuit marine avec ses trois eclats blancs toutes les vingt secondes, d'une portee lumineuse de plus de vingt milles nautiques soit environ trente-sept kilometres. Les techniciens des Phares et Balises n'y debarquent que quelques heures par an, helitreuilles sur la plateforme metallique superieure pour assurer la maintenance des panneaux solaires et des batteries. Seule dans le grondement perpetuel du ressac, cette tour solitaire demeure le monument le plus emouvant de la tenacite de l'homme face a la toute-puissance de l'ocean.

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Questions fréquentes

Pourquoi le phare d Ar-Men est-il surnomme l enfer des enfers ?

Ce surnom provient de la classification traditionnelle maritime bretonne qui separait les phares en Paradis sur terre ferme, Purgatoires sur les iles et Enfers en pleine mer isolee. Ar-Men etait considere comme le plus eprouvant de tous les Enfers en raison de son eloignement extreme en mer d Iroise, des difficultes extremes de transbordement par cartahu et des vagues titanesques qui font trembler toute la tour.

Combien de temps a dure la construction du phare d Ar-Men ?

La construction d Ar-Men a necessite quatorze annees de travaux titanesques entre 1867 et 1881. La premiere annee, les ouvriers marins n ont pu debarquer que pendant huit heures au total sur le rocher submerge. Il a fallu attendre 1881 pour le premier allumage officiel, suivi de travaux de consolidation betonnee jusqu en 1902.

Y a-t-il encore des gardiens qui dorment au phare d Ar-Men ?

Non, le phare d Ar-Men a ete completement automatise le 10 avril 1990. Depuis cette date, aucun gardien ne vit a l interieur. L eclairage halogene et le signal sonore sont entierement geres par telecommande et liaison informatique depuis le centre des Phares et Balises situe sur l ile d Ouessant.

Comment les gardiens etaient-ils ravitailles en pleine tempete ?

Le ravitaillement et la releve des hommes se faisaient a l aide d un filin appele cartahu reliant la vedette au phare. Les gardiens etaient glisses au-dessus des lames a bord d un ballon de cuir ou d un etrier de sauvetage. En cas de tempetes d hiver prolongees, la releve etait souvent impossible pendant plusieurs semaines d affilee.

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